Mulot sortit de L'Oreille Coupée par la porte de derrière. Vous courûtes à ses trousses dans la ruelle, sautant lestement par-dessus les poubelles qu'il renversait derrière lui. Vous finîtes par le rattraper et à l'entraîner violemment sous un porche sombre.
- Maintenant, nous allons parler de ton pote Moussa, tu veux bien ? l'invitâtes-vous à s'épancher en lui serrant le col avec une fermeté menaçante.
- Pitié ! Je sais rien ! implora-t-il. J'avais jamais vu votre visage ! Je dirai rien aux flics, j'le jure !
Vous demeurâtes un instant interdit devant la crise de panique de votre proie. Lui qui il y a quelques minutes roulait les mécaniques et faisait le beau devant ses copains et les filles, ce n'était plus qu'un enfant terrorisé, à la limite de la défaillance. Il se calma en voyant votre surprise :
- Vous
vous êtes pas Mr Brun ?
Votre regard et votre temps de réflexion lui firent comprendre que vous n'étiez pas celui qu'il craignait. Il voulut se défaire de votre prise :
- T'es qui, toi, mec ? Qu'est-ce tu m'veux ?
Vous alliez perdre cet inattendu ascendant sur lui. Vous le plaquâtes contre le mur en lui laissant voir votre holster :
- Je suis celui dont Mr Brun a peur. Il me fuit car, si je le retrouve, il sait qu'il mourra dans l'heure.
Le visage de Mulot se décomposa à nouveau. Vous le teniez et pouviez lui faire dire tout ce que vous désiriez.
- Si tu me parlais un peu de ton ami Moussa ?
- Mou
Moussa est mort !
- Je le sais. Après le cambriolage à la Chimie Colstoff.
- Mais
mais comment vous
?
- Raconte-moi ce qu'il s'est passé ce soir-là.
- Avec Moussa, on faisait souvent des p'tits boulots pour les huiles. Des p'tits casses à deux, faciles. C'est Moussa qu'on appelait pour proposer les jobs. Cette fois-là, le mec s'faisait appeler "Mr Brun". Il voulait pas une équipe de deux, juste un gars. Un boulot facile : des tonneaux dans un entrepôt. Une espèce de peinture, rien de bien méchant, c'était même pas gardé.
- Mais vous y êtes allés à deux ?
- Ouais. Moussa avais pas du tout senti le loustic. Il lui faisait peur, il disait. Il lui a pas dit qu'il bossait en duo. Les tonneaux chouravés, il les a apportés seul à Mr Brun, au lieu de rendez-vous convenu. C'était un quartier qu'on connaissait, plein de vieux bâtiments désaffectés. Y avait pas âme qui vive, là-bas. J'étais caché derrière une benne, je pouvais voir qui venait sans qu'on me voie. Des fois, les mecs veulent pas payer, ou moins que ce qui était prévu, alors je me tenais prêt avec un katana pour lui faire peur au cas où. Le Mr Brun, il a surgi de nulle part, comme un serpent, j'l'ai pas vu venir. Il a regardé la came dans notre camionnette, puis il a sorti un flingue et a tué Moussa ! Un flingue ! C'était juste des tonneaux de peinture, putain !
Le simple fait de se remémorer la scène l'ébranlait encore. Manifestement, il ne s'en était pas encore remis.
- Ce mec, il était froid comme la mort ! J'étais paralysé, j'osais plus bouger. J'voulais pas qu'il m'voie. Il s'est penché sur Moussa qui était en train de crever et il lui a dit : "J'ai toujours travaillé seul. Personne ne doit pouvoir reconstituer le tour, désolé." Et il l'a achevé.
Vous réfléchîtes, songeur. Le donneur d'ordres ne voulait qu'un seul exécutant car c'était plus facile à éliminer.
- Que s'est-il passé ensuite ? le pressâtes-vous.
- Les coups de feu ont attiré des gens qui venaient voir. Y a eu aussi une sirène de police au loin. Mr Brun a pris le volant de notre camionnette et s'est tiré en cinq sec. Je me suis taillé aussi, dès que j'ai été sûr qu'il était parti.
Vous fronçâtes les yeux. Seul le Voleur d'Ombres avait intérêt à voler ce revêtement phosphorescent. Et il n'avait pas hésité à faire disparaître un témoin pour ne pas être identifié. Il ne tenait à pas ce que l'on remontât jusqu'à lui. On était loin de l'image glamour qu'il avait dans les journaux. C'était une facette importante de sa personnalité. Jusqu'à présent, cette histoire avait plutôt un côté bon enfant : un Arsène Lupin en herbe tournait la police en ridicule et jouait avec les médias. Mais là, on parlait d'assassinats crapuleux, l'affaire prenait une dimension différente, plus inquiétante.
- T'as vu à quoi il ressemblait, Mr Brun ? voulûtes-vous savoir.
- Quoi ? Vous l'connaissez pas ?
Vous deviez absolument obtenir ce renseignement, sans vous trahir.
- T'as pas encore compris ? Je veux lui mettre la main dessus ! Les parrains de la pègre m'ont engagé pour le leur livrer.
Mulot déglutit, vous reconsidérant avec crainte :
- Je dirais un mètre soixante-quinze, pas plus. Pas très musclé. Mince, même. Des fringues classiques, un large blouson. Il avait le col relevé et portait une casquette qui cachait ses tifs et sa tronche. Il parlait d'un ton de chef.
- C'était la voix d'un homme ?
- Ben ouais. Comme si ça pouvait être une gonzesse !
- En es-tu sûr ?
- Ben, c'était une voix grave, quoi ! Ah oui, et quand il a entendu que des gens se ramenaient, il a couru prendre le volant en boitant.
- En
boitant ?
Vous veniez d'avoir un flash troublant : Damien Dépreaux et sa patte traînante, entrant dans votre cabinet. Non, comment un cambrioleur aussi doué pour éviter les lasers pouvait-il être infirme ? C'était impossible. Pourtant, vous sentiez Mulot trop apeuré et trop limité intellectuellement pour inventer un mensonge aussi gros. S'était-il mépris ? D'un autre côté, si votre voleur était handicapé, cela expliquait encore davantage qu'il n'eût voulu engager qu'un seul type pour voler Chimie Colstoff : il aurait eu du mal à tuer deux adversaires. Ce boiteux était-il seulement un complice, voire un intermédiaire ? Mais non, il avait dit "J'ai toujours travaillé seul. Personne ne doit pouvoir reconstituer le tour." Cette phrase n'avait de sens que si c'était le Voleur d'Ombres en personne.
Soudainement, le groupe d'amis de Mulot survint par la porte de derrière de la boîte de nuit. On leur avait dit que leur pote avait dû sortir précipitamment avec un homme à ses trousses. Mulot profita de la diversion pour échapper à votre prise et vous filer entre les doigts. Mieux valait ne pas rester là, au cas où ils étaient armés eux aussi. Vous saviez que vous ne reverriez plus le voyou, mais il vous en avait dit assez.
Effacez le soulignement de votre mot-code BODENU. Notez également qu'il ne vous est plus nécessaire de revenir à L'Oreille Coupée. Si vous êtes le 27 avril, rendez-vous au 952.
Si vous êtes le 4 mai, au 1108.